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Dans le numéro 194 du magazine Alternatives Non-violentes, Jeanne Burgart Goutal, autrice du livre Être écoféministe – Théories et pratiques donne une définition on ne peut plus radicale de la non-violence : « Être non-violent, ce n’est pas seulement s’abstenir des formes les plus brutales d’agression à l’égard des êtres vulnérables. C’est se désengager de tout rapport de domination, même le plus subtil, le plus insidieux, le plus masqué. »

Si l’on entend le mot » radicalité »  comme « étant relatif à la racine et à l’essence de quelque chose », la non-violence semble être le moyen le plus radical de s’opposer à toute forme de domination puisque les personnes qui s’en réclament ne font pas que rejeter la domination, elles veulent l’extirper d’elles-mêmes, de leurs actes, de leurs relations à autrui et au monde. Elles s’attaquent aux causes profondes de la violence dont l’origine même prend sa source dans la domination qui, de tout temps, l’a utilisée comme unique moyen de maintenir son pouvoir.

Violence et domination sont consubstantielles.

Alors que dire de la contre-violence et de cette radicalité révolutionnaire – comprenons violente – que certains et certaines réclament?

La contre-violence peut être un moyen radical, c’est vrai, de renverser un régime. Plus radical que la stratégie non-violente?  Je ne le crois pas. Elle ne fait qu’utiliser les mêmes armes et reproduire du même. Son efficacité n’est qu’à courte vue. Ou pour reprendre les propos de Sebastian Kalicha dans l’ouvrage du collectif Désobéissances libertaires, intitulé « une critique anarchiste de la justification de la violence » : certains militant.e.s « légitiment leur propre recours à la violence en renvoyant à la violence de l’état. (…) Ce ne sont plus ici la société sans domination ni les principes anarchistes qui définissent les moyens et qui servent de ligne directrice pour orienter la pratique émancipatrice mais c’est l’Etat (qui) détermine les règles du jeu. » Or, « la violence est l’une des conditions préliminaires et l’une des racines de toutes les choses que les anarchistes combattent si passionnément, que ce soit la domination, la hiérarchie, l’inégalité, l’exploitation. (…) Voilà pourquoi il faut critiquer de façon radicale la violence et cela doit même être la condition préliminaire de toute critique fondamentale de la domination et de l’inégalité. »

Que l’on veuille plus d’actions de désobéissance civile, plus ciblées, plus spectaculaires, que l’on veuille aller plus loin avec du sabotage, de la destruction réfléchie de matériel, tout est possible si c’est utile et efficace.

Personne ne prétend  que le Mac Do de Millau a souffert quand on l’a démonté…

Mais céder à la destruction irréfléchie, s’attaquer à l’intégrité physique et à la dignité des personnes? Non. Si désespérés que nous soyons, la fin ne justifie pas les moyens car des moyens corrompus donneront un pouvoir corrompu. Ou comme dirait Jon Palais dans l’épisode 3 du podcast, « qui veut vivre dans une dictature, même verte? »

La dernière campagne de Non-Violence XXI s’intitule justement « La non-violence, c’est radical. »

Cette association s’attache depuis 2001 à financer, soutenir et promouvoir des projets à caractère non-violent et la culture de la non-violence au XXIe siècle en France et dans le monde. Dans le cadre de cette campagne, elle propose actuellement une exposition, pour laquelle 12 affiches ont été créées en partenariat avec l’École des Métiers de l’Information de Paris en vue d’illustrer un aspect de la non-violence, et 12 comptes-rendus d’actions en vue d’interpeller sur l’efficacité de celles-ci : les faucheurs volontaires, les paysans du Larzac, les voleurs de chaise, l’action « Bloquons la république des pollueurs », la résistance en RDA, le mouvement Solidarnosc en Pologne, les Brigades pour la Paix au Kenya sont des exemples parmi tant d’autres des capacités de l’action non-violente à renverser un rapport de force, aboutissant à des changements réels sur le plan politique et social.

Pour tout savoir de cette campagne et la soutenir, rendez-vous ici : https://www.helloasso.com/associations/non-violence-xxi/collectes/la-non-violence-c-est-radical

Mais si la non-violence, c’est radical, peut-on et faut-il être radicalement non-violent?

A la suite de Jean-Marie Muller, il me semble nécessaire de rappeler que la non-violence absolue n’existe pas et qu’il serait bien dommageable de prétendre le contraire. Comme il l’affirme dans son livre « Entrer dans l’âge de la non-violence »: « Il est insensé de prétendre vivre dans la non-violence ab-solue, c’est à dire selon l’étymologie latine de ce mot, dé-liée de la réalité. » Aspirons plutôt à « vivre une non-violence re-lative, c’est à dire selon l’étymologie de ce mot, re-liée à la réalité. Dans l’urgence de l’action, certains compromis peuvent être nécessaires qui amènent à faire sa part de violence. Le défi sera toujours de réduire cette part dans toute la mesure du possible. »

La règle, s’il doit y en avoir une, serait donc de préserver, sauvegarder, sauver ce qui est vivant en nous et autour de nous.

Il ne s’agit pas d’accepter de se faire tuer ou violer! Je le précise car certains ou certaines font encore cet amalgame à propos de la non-violence… Amalgame entretenu par la couverture médiatique qui lui est offerte… Quand on sait toute la radicalité de celle-ci, le courage qu’elle exige, les militants morts, fichés ou mis en prison qui ont agi selon des principes non-violents, il est insupportable d’entendre la récupération médiatique dont elle fait l’objet régulièrement à seule fin de maintenir en place des dirigeants et des instances qui perpétuent la violence institutionnelle et toutes sortes de violences systémiques et qui nous demanderaient de nous tenir bien sages en appelant ça de la « non-violence ». Le langage nous est volé et dans ce sens là seulement, oui la non-violence peut protéger l’état bourgeois. Mais si nous revenons au sens radical de ce qu’elle est, le refus de coopérer à quoi que ce soit qui porte atteinte au vivant, nous comprenons que nous assistons encore une fois à une inversion complète du sens des mots et des valeurs qui leur sont réellement attachés, inversion dont notre société du spectacle est devenue championne.

Cela ne doit pas empêcher celles et ceux qui aspirent à la justice sociale et climatique, à d’autres formes de gouvernance et d’autres moyens pour entrer en relation et régler des conflits, de rester droits dans leurs bottes.

Oui la non-violence est radicale parce qu’elle propose de penser l’histoire au travers d’une philosophie et d’agir sur l’histoire au travers de stratégies d’action. Elle propose d’entrer dans une culture nouvelle. Elle revient à la racine de notre humanité pour tracer un nouveau chemin.

Comme dirait Jean Marie Muller, « le réalisme comme la sagesse nous invitent à préférer le risque de la non-violence au risque de la violence. A considérer la violence comme étant d’un autre âge. Préhistorique. L’humanité est mise au défi d’inventer une autre histoire. De sortir de la préhistoire et d’entrer dans l’âge de la non-violence ».